Cher internaute,

Nous espérons que vous trouverez dans notre site des éléments d' information, des pistes de réflexion et des axes de recherche dans le champ de la pédopsychiatrie.

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«  La guerre est déclarée », film de Valérie Donzelli, avec Valérie Donzelli et Jérémy Elkaïm. Interview téléphonique réalisée par Chantal Clouard et Sylvie Séguret.
(Crédit photographique DR.)

Cher (e) Internaute,

Nous avons le plaisir de vous présenter une interview exclusive de Valérie Donzelli, réalisatrice du film « La guerre est   déclarée  ».

Valérie Donzelli et Jérémy Elkaïm, parents d’un enfant atteint d’un cancer, soigné et guéri, étaient venus présenter en avant-première leur film aux soignants de l’hôpital Necker, qui avaient accueilli leur enfant il y a quelques années.

Nous avions aimé leur simplicité et leur enthousiasme et c’est un grand plaisir pour nous d’avoir recueilli pour Psynem les paroles de la réalisatrice.

« Dans ce film, vous apparaissez comme une jeune femme battante, une mère qui  « assure » comme on dit familièrement  – comme s’il ne s’agissait pas seulement  de donner la vie mais de la maintenir, de garder cet enfant vivant, avec une volonté farouche, une énergie colossale. Cela a-t-il à voir avec une force maternelle surpuissante ?

Une force maternelle surpuissante… une force des mères en général ? Je ne sais pas du tout.

L’idée du film c’était que les  deux personnages du couple décidaient. Leur liberté était de maintenir une pulsion de vie et de pas être seulement anéantis. Leur combat, ils le mènent par rapport à cela, surtout. Ils subissent quelque chose, mais ils essaient de ne pas le subir d’un bloc. Ils essaient d’être actifs, de  continuer d’être du côté de la vie.

Ce n’est pas seulement chez  la mère, c’est à deux, en couple complémentaire.

Pourtant cette formidable énergie, cette vitalité, ne triomphe pas toujours. On ne peut pas dire que l’amour peut tout, n’est-ce pas ?

 Non, l’amour ne peut pas tout. Ce n’est pas parce qu’ils s’aiment et qu’ils sont unis que l’enfant guérit. Il y a l’injustice de la maladie puis d’une certaine façon la loterie de savoir qui guérit/ qui ne guérit pas. Cela dépend de la maladie, de l’enfant lui-même, de sa capacité à supporter les traitements, de beaucoup de  choses.

C’est l’expérience que j’ai vécue puisque mon enfant est guéri mais je ne peux pas dire que c’est l’amour qui sauve de tout. En tout cas le fait d’être solidaire et d’être ensemble dans une construction du couple, c’est forcément mieux, quelle que soit l’échéance.

 En effet, dans le film, après l’annonce de la maladie, on a le sentiment que les jeunes gens deviennent subitement adultes. « On fera tout ensemble, on n’inquiétera pas nos parents », se promettent-ils. On assiste là à une entrée dans la fonction parentale. L’union et la complémentarité sont-elles nécessaires à ce moment crucial ?

C’est aussi une prise de conscience. En tant que mère,  quand l’enfant est petit, il est presque comme une extension de soi-même. On a du mal à faire la différence entre soi et l’enfant.

Mais  à partir du moment où l’enfant tombe malade, c’est une expérience qui nous est inconnue. Moi, je n’ai jamais eu de tumeur au cerveau, je ne sais pas ce que c’est.

Je me souviens précisément que c’est à partir de ce moment-là que le cordon s’arrête et que l’on comprend que cet enfant a son existence, avec sa vie qui démarre. Une vie qui démarre d’une façon surprenante, rocambolesque, dramatique, avec une expérience  à surmonter.

De cela, les parents ont une forme de respect. Ils se positionnent alors directement comme      « autres ». Ils  doivent rassurer l’enfant, lui apporter du soutien, être vraiment dans un rôle d’éducateurs, ne pas l’inquiéter. Leur inquiétude à eux ne doit pas transparaître, ne doit pas être transmise à l’enfant. Ils ont alors un rôle parental très défini avec une mission concrète : être les meilleurs parents possibles pour l’enfant, le cadrer, l’aimer bien sur,   le rassurer.

Et ne pas transmettre la peur. En ayant cette attitude,   ils deviennent bien évidemment des adultes, de façon très accélérée, des adultes ultra responsables. C’est une grande responsabilité puisqu’ils prennent des décisions  pour cet enfant qui est trop petit pour les prendre lui-même.

Que font les parents eux-mêmes de la peur, de l’angoisse ?

 On en parle entre nous, parents. C’est ce qui se passe dans le film. Ils parlent de leur peur, de leur stratégie. Pour évacuer cette peur, ils sont dans un rapport stratégique à cette maladie, en se disant  par exemple qu’il faut faire confiance aux médecins, qu’en tant que parents, ils sont incompétents médicalement et qu’ils n’ont pas le choix.

Ce qu’il nous reste à faire, disent-ils, c’est d’être de bons parents, de cadrer, rassurer, soutenir notre enfant.

Et d’être dans l’alliance avec les soignants ?

Bien sûr. Et de faire confiance à la médecine.

Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin de raconter cette histoire ? Tenir le journal de la maladie, puis écrire et réaliser ce film a-il permis de mettre à distance l’événement, puis de comprendre ce qui vous était arrivé ?

Notre fils est guéri. L’idée était d’évacuer le mauvais et de partager le bon. Cette expérience qu’on a vécue a été aussi une grande aventure. Quelque chose qui, d’un coup, donne un sens à sa vie.

 Le film est réalisé avec une caméra légère, une petite équipe, un budget réduit. C’est aussi une position politique que de réaliser un film avec peu de moyens, loin des gros coûts de production actuels ? Inaugurez-vous là une nouvelle ère, un  cinéma  « alternatif » ?

Oui, il y a aussi cette dimension-là.  Le film a été réfléchi pour ne pas qu’il nous coûte cher. La plupart des gens qui font du cinéma de façon plus classique auraient l’impression de manquer d’argent avec un budget comme celui-là. Nous, nous n’avions pas l’impression de manquer d’argent. Et nous l’avons bien utilisé pour que ce soit cohérent par rapport au film.

Effectivement il y a une dimension politique qui est  de pouvoir faire des films à petit budget, en réfléchissant en amont à la production.

C’est quelque chose que j’avais déjà fait avec mon court-métrage, puis  avec mon premier film « La Reine des pommes, », que j’ai fait avec « La guerre est déclarée » et que je continuerai à faire  avec mon troisième film. Mais il faut aussi savoir faire comme cela.

 Quelques jours après sa sortie, le succès du film est  considérable. Comment expliquez-vous un tel succès ?  Vous vous y attendiez ?

Je ne m’y attendais pas du tout. Je ne me l’explique pas  du tout.

Je pense que le film fait du bien d’une certaine façon. Le film parle de la pire des angoisses, qui est d’avoir un enfant malade, un enfant pris dans des questions de vie ou de mort. Face à cette pire angoisse, les personnages du film vivent une aventure qui est vivante et qui est belle. Cela doit rassurer les gens qu’on leur dise que, confrontés à leur peur, même avec la pire des peurs, on peut réussir à tenir.

On sort de la projection à la fois ému et revigoré. Que pensez-vous du rôle de     l’émotion ?

L’émotion est aussi une façon de souffler.

Je savais que ce serait dense, que ce serait un film d’action, tendu, dans lequel on est angoissé à l’idée de ce que vont vivre les personnages.Même si on sait que l’enfant ne meurt pas, puisqu’on le montre grand dès le départ.

Cette émotion a besoin de sortir à un moment donné. Je pense que le film trouve son équilibre entre cette tension et l’échappée de l’émotion qui permet de souffler.

Il fallait que le film ne soit pas une prise d’otage.

Avez-vous été gênée par ce trop plein d’émotion qui atteint les spectateurs ? Que craindriez-vous qui soit mal entendu dans votre travail ?

Quand les films sortent, ils ne nous appartiennent plus. Il y a nécessairement des gens qui interprètent le film d’une manière qui n’est pas la mienne. Mais il y a des choses qui ont été dites sur ce film qui me plaisent beaucoup.

Je suis sereine. Je sais le film que j’ai voulu faire et toute l’énergie, la sincérité avec lesquelles il a été fait.  Il n’y avait pas du tout de démarche commerciale. Et le  succès du film m’échappe complètement...

Il ne s’agissait pas de jouer sur le chantage qui serait : «  est ce que l’enfant va mourir ? »   Je ne voulais pas montrer la maladie et qu’on soit pris en otage par rapport à l’équation enfant/ maladie. Parce que c’est insoutenable.

Moi qui ai connu la maladie d’un enfant de très près, je sais combien c’est douloureux. La reproduction de la maladie, je ne pouvais pas l’imaginer dans ce film-là. Je ne voulais pas revivre cela.

J’avais envie, par contre, de partager ce combat, cette énergie, cet espoir, cette solidarité.

Et puis aussi de montrer les médecins, de parler de l’hôpital, tel que je l’ai connu, de montrer la qualité de notre médecine.

 Précisément, l’hôpital public, comme l’a déclaré Jérémie Elkhaïm, deviendrait-il le nouveau lieu d’engagement et de protestation citoyen ?

Bien sûr.  Pour avoir parlé avec des médecins, je sais  qu’il y a des problèmes, d’effectif par exemple. On essaie de trouver des solutions, qui ne sont pas forcément les bonnes.

Vous avez projeté votre film en avant-première à l’hôpital Necker. Que vous ont dit les soignants ?

 Ils étaient contents de voir l’autre versant, de voir comment cela se  passait du côté  des parents. C’est compliqué pour les soignants. Et chaque individu est différent.  Il n’y a pas une bonne façon de faire et une bonne façon de parler. Ils me disaient  que j’avais été fidèle à leur métier et surtout avoir vu voir l’autre côté, avoir appris quelque chose.

Nous-mêmes, l’avons ressenti comme un hommage aux professionnels ( des services de neurochirurgie et de réanimation pédiatrique). Pensez-vous que leur travail soit suffisamment pris en compte dans notre société ?

Moi, je n’ai jamais eu rien à redire. J’ai toujours trouvé que les aides-soignants, les brancardiers, les infirmières, les internes, les médecins, les chirurgiens étaient tous d’une telle humanité ! Je les ai tous trouvés parfaits. Ce sont mes héros.

Ils apportent un soutien, mais ils ne peuvent pas être en fusion avec nous, parents. Ce n’est pas possible.  Ils ne pourraient pas s’en remettre.

Ce n’est pas seulement un métier, c’est un métier  qui implique humainement la personne.

C’est douloureux pour eux. Et ce sont des gens que l’on voit et auxquels on s’attache.

Pour moi ce sont des saints. Voilà.

Que souhaiteriez-vous transmettre encore aux équipes soignantes et à tous ?

Il y a une chose qui est très bien faite en France dans la communication  entre les parents et les  soignants. Ils  nous aident à nous remettre à notre place de parents.  Eux, c’est l’enfant  dont ils s’occupent. Une chose qu’ils font très bien est de ne pas être envahis par l’angoisse des parents, de parler de l’enfant. C’est de lui dont il s’agit.

Nous sommes les parents de l’enfant. C’est pour cela que dans le film,la scène où nous arrivons en disant «  On est Adam »  ( le prénom de l’enfant) est drôle !   Comme si nous n'étions que les parents de l'enfant!

Les parents sont directement concernés, c’est leur enfant, c’est leur responsabilité mais ce n’est pas leur vie. Ce ne sont pas eux qui ont les traitements, les prises de sang, ce ne sont pas eux qui sont dans cette question de vie et de mort. C’est l’enfant.

 On ne sait pas dans le film si les parents ont rencontré des psychologues, des psychothérapeutes.

On nous l’a beaucoup proposé. Nous n’avons jamais voulu. C’est un choix personnel. Nous sommes  allés voir un psychologue, mais nous ne sommes pas restés parce que cela nous angoissait. Nous étions  particuliers aussi.  Nous avions  une forme de résistance à ne pas vouloir être « des parents d’enfant malade ». Nous  voulions que la vie ne change pas. C’était notre protection.

Une dernière question : un film, un livre, une œuvre artistique en général, en plus de sa dimension esthétique, peut-elle faire du bien aux autres ?

 Je l’espère en tout cas. Moi, je sais qu’un livre peut me faire du bien, une musique, un film peuvent me faire du bien. C’est tout le propre de l’art.

La seule utilité, s’il y en a une, c’est de provoquer des émotions, de la réflexion, de faire du bien.

Nous aurions pu parler aussi de l’écriture cinématographique, de la forme narrative du film, du rythme, de la musique, de la façon dont vous mêlez habilement personnages réels et personnages de fiction, de la dimension esthétique qui crée la distanciation et  qui fait partie du message.

 C’était une vraie volonté, en effet.

 Pour  conclure cet entretien, souhaitez-vous ajouter quelque chose, Valérie Donzelli ?

 Je voudrais  remercier encore une fois l’hôpital Necker.  On voit l’importance qu’ont les infirmières, les aides-soignants, tout le personnel, les grands médecins bien sûr et toutes les personnes qui sont là au quotidien. 

Quand on voit que ces métiers ne sont pas assez valorisés, je trouve cela scandaleux… Même du point de vue du salaire. Je ne sais pas à qui il faut le crier, mais ce n’est pas normal. »

 (Propos recueillis le 12 septembre 2011).

 Ce film original et revigorant peut donner lieu à de multiples interprétations et visions.

Nous avons été particulièrement sensibles à la vitalité de l‘écriture cinématographique, qui nous semble la preuve de l’intrication des pulsions de vie et des pulsions de mort, chez ces parents soudés dans la guerre contre la maladie de leur fils, dynamisés par leur amour, et grandis dans cette aventure.

C’est donc aussi un témoignage d’accès à la parentalisation qui nous est ici offert.

« La guerre est déclarée  » est un film grave et joyeux, qui ne prend jamais en otage le spectateur, mais le conduit à vivre intensément le vécu des parents dont l’enfant est hospitalisé .

Cette identification passe, bien entendu, par l’émotion, mais celle-ci est toujours accompagnée d’humour.

On pourrait dire que la réussite du film tient dans la transformation d'un objet de souffrance - et c'est  bien le propre de l'oeuvre d'art de donner accès à une vérité-  par un procédé de mise à distance.

 Mais ici, cette distanciation de ne minimise pas l’expérience, ne sous-estime pas  le chemin à accomplir pour la traverser et pour tenter de lui donner un sens. 

C’est aussi un film militant, de cette nouvelle militance, en dehors des idéologies et des positions doctrinales.

Jérémy Elkaïm dit dans une interview accordée au Nouvel observateur :

" Valérie et moi appartenons à une génération sans combat, peu préparée à l'adversité. Or on a besoin de se battre pour se révéler à soi-même. On sentait qu'il y avait là quelque chose de très fort...."

C'est, nous le pensons, une des raisons du succès du film, cette vacuité dans les engagements politiques, idéologiques et la nécessité pour toute génération de trouver des lieux d'investissement.

C'est donc sur des petites scènes héroïques du quotidien, que l'on peut rassembler les gens actuellement.

 Dans cette période " désenchantée",  de déclin des idéaux politiques, moraux et religieux, sans doute voit-on émerger des formes de résistance individuelle, de micro-résistances soutenues par le besoin de croire malgré tout à une vie bonne.

Si vous ne l’avez déjà vu, ne manquez pas ce beau film qui est aussi un magnifique hommage aux soignants, dont précisément ceux de Necker.