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Rodin, la chair, le marbre

 

Le musée Rodin a proposé du 8 juin au 1er septembre 2013, une exposition sur les marbres de Rodin dans la salle d’exposition temporaire de la Chapelle. Une cinquantaine de marbres et une dizaine de maquettes y étaient présentés. L’exposition se voulait pure dans un environnement clair et lumineux.

Le grand brûlé, une œuvre décharnée, un corps à reconstruire

Certains marbres exposés avaient à leurs côtés une maquette en terre cuite ou en plâtre correspondant à l’ébauche de l’œuvre finale. Les maquettes montrent la démarche de l’artiste, sa volonté de partager la construction sinon l’élaboration de son œuvre. Les tiges de fer implantées dans les maquettes, comme on pouvait le voir dans la maquette de la célèbre sculpture « Le secret », montrait bien combien elles étaient nécessaires pour structurer, donner forme, mais aussi « tenir » le tout, chaque doigt puis la main dans son ensemble.

La clinique des grands brûlés est une clinique du traumatisme où la dimension corporelle prend toute sa place. Cette exposition sur les marbres de Rodin ne peut qu’interpeller et suggérer certaines images aux professionnels de cette spécificité peu connue.

Une personne gravement brûlée, accueillie en centre de brûlés, est d’abord prise en charge sur le plan réanimatoire puis soumise à des temps chirurgicaux où des greffes de peau vont être pratiquées, mais aussi à des pansements parfois quotidiens. Au cours de ces pansements, les soignants sont extrêmement mobilisés tant physiquement que psychiquement. Il s’agit pour eux de traiter la douleur du patient et de mettre en œuvre toute la technicité nécessaire pour réaliser leurs soins avec un souci d’esthétique parfois comparable à la volonté de l’artiste pour créer une œuvre d’art.

Les pansements consistent d’abord à réaliser des soins sur les parties du corps brûlé. Ainsi, bétadine, vaseline, tulle gras vont être posés sur la peau auxquels s’ajouteront des compresses puis un enveloppement de la partie brûlée par des bandages et si nécessaire des fixateurs pourront être installés par les chirurgiens. A toutes ces matières, se mêlent les croûtes de sang de la brûlure et une couleur de peau qui varie en fonction du degré de la brûlure, de blanc, rosé, rouge à marron voire noir.

À cette vision, s’ajoutent les odeurs ; odeurs des produits, mais aussi de macération.

Cette photo de la maquette de l’œuvre Le sommeil de Rodin, que l’on peut découvrir exposée dans l’Hôtel Biron du musée Rodin, peut imager cette juxtaposition de matières.

Le sommeil, maquette
Auguste Rodin, vers 1894

Terre cuite, plâtre, cire,
pâte à modeler, papier journal.

Outre ses vertus soignantes, le pansement protège surtout des déperditions thermiques. Sur le plan psychique, il peut constituer une enveloppe contenante, à l’image des enveloppements pratiqués lors du packing[1] avec les patients autistes et psychotiques. Ils aident à contenir les angoisses archaïques susceptibles d’apparaître à un moment critique, moment où « la survie psychique des patients s’avère possiblement mise en jeu » pour reprendre les mots de B. Golse[2], qui bien qu’énoncés dans le cas des enfants autistes, nous semblent tout à fait appropriés dans ce contexte.

Ces angoisses archaïques peuvent également être suscitées par les sédatifs injectés aux patients. Ils déclenchent parfois des effets secondaires tels que des hallucinations. Certaines se révèlent extrêmement bouleversantes pour les patients notamment parce qu’elles flirtent parfois avec la réalité. Ainsi, comment ne pas craindre la folie dans une telle situation ?

En effet, si le corps est « attaqué », « agressé » par la brûlure, le psychisme tout entier est ébranlé, effracté, l’évènement à l’origine de la brûlure ainsi que la brûlure elle-même constituant un traumatisme majeur. Ainsi, il n’est pas rare de rencontrer, sur leur lit d’hôpital, recouvert d’un drap, des patients qui, nus et enveloppés par endroits de pansements, relatent avec une grande précision l’accident comme s’ils le revivaient, répétant les gestes probablement faits sur l’instant et y associant une intense émotion. La scène est comme revécue, plongeant alors le patient au cœur du traumatisme.

À l’évènement traumatique, s’ajoutent les brûlures douloureuses, éprouvantes qui laisseront des cicatrices physiques et psychiques.

Pour toutes ces raisons, les enveloppes sont nécessaires pour protéger le patient et pour rassembler le corps car le fantasme d’un corps morcelé peut là encore engendrer des angoisses. L’enveloppe que constitue le pansement est primordiale sinon vitale. A celle-ci s’ajoute l’enveloppe apportée par les chirurgiens, anesthésistes, réanimateurs, infirmiers, aides-soignants, psychologues, kinésithérapeutes, diététiciens, assistantes sociales, femmes de ménage – à partir de leurs soins (presque peau à peau, mais pas tout à fait, car pratiqués avec des gants), mais aussi de leurs mots et/ou de leurs gestes qui ont une fonction humanisante. Holding et handling physique et psychique s’associent ainsi utilement.

Marthe a 40 ans, elle est mère de 3 enfants et a récemment été prise en charge dans le service à la suite d’un feu d’appartement au cours duquel elle a voulu aller chercher son petit garçon, un nourrisson de quelques mois, qu’elle croyait encore dans son berceau. Elle est brûlée profondément sur 50 % de la Surface Corporelle Totale à savoir le visage, le ventre, les jambes et les mains. Son visage est recouvert d’un bandage, son buste et ses jambes également. Seuls ses yeux, sa bouche et ses orteils laissent apparaître un peu de peau, mais aussi quelques croûtes de sang notamment autour de la bouche. Ses mains sont enveloppées de bandage blanc à liseré bleu ce qui donne l’impression de gros poings dont le volume aurait quadruplé. Des fixateurs sont implantés dans ses mains. Il s’agit de tiges cylindriques de métal plantées dans la peau des doigts qui permettent l’immobilisation et le maintien des membres. Les images des mains brûlées de Marthe évoquent la maquette du secret de Rodin.

Progressivement au cours de sa prise en charge, les pansements sont retirés et seules les mains les conservent avec les fixateurs. Rapidement, Marthe peut faire part à certains soignants, de son inquiétude pour ses mains ; inquiétude qui s’exprime notamment à travers son refus de les voir lorsque les pansements sont défaits pour être refaits. Elle craint de les voir décharnées, à vif. Elle pourra relier cette inquiétude à celle de ne pouvoir porter ses enfants.

Marthe, par ses mots, met immédiatement en avant la question de son devenir et plus particulièrement de son devenir mère. Cette préoccupation n’est pas sans rappeler ce qui est à l’origine de sa prise en charge dans ce service et invite à réfléchir sur le lien qui peut être pensé entre l’évènement à l’origine des brûlures de Marthe, sa maternalité et sa propre naissance. Quel bébé était-elle ? Quelle mère s’imagine-t-elle devenir à présent ? Autant de questions susceptibles d’être traitées par une psychothérapie, mais pas encore, nous semble-t-il, dans le cadre de cette prise en charge « en aigu » où la survie est la principale préoccupation[3].

Si l’enveloppe corporelle est extrêmement fragilisée et souvent douloureuse, il en va de même pour le Moi-peau [4] dont les fonctions, entre autres de contenance et de maintenance du psychisme, s’étayent sur la fonction biologique de la peau. Ainsi, les mots de Marthe relatifs à son inquiétude de ne pouvoir porter ses enfants en disent déjà beaucoup sur son vécu. En effet, la notion de portage renvoie à la qualité du holding maternel qui lui-même contribue à la constitution du moi-peau du bébé.

La Cathédrale
Auguste Rodin, 1908

Pierre,
Hôtel Biron du musée Rodin.

Comme en atteste cette étude coordonnée par G. Perro[5], un certain nombre de patients qui arrivent en centre de brûlés présentent des antécédents psychiatriques (dépression, conduite addictive, conduite à risque…) dont on peut se demander le poids qu’ils ont eu dans l’histoire de la brûlure. D’autres présentent, de par leur histoire, d’importantes fragilités sinon failles sur le plan narcissique. Au regard de ces constats, on pourrait d’ailleurs faire l’hypothèse que la brûlure peut-être l’expression de la fragilité du moi-peau. La contenance apparaît ici comme un soin à part entière, indispensable pour la prise en charge de ces patients et ce d’autant que l’évènement à l’origine des brûlures est susceptible de réveiller des souvenirs douloureux sinon traumatiques.

Le travail des soignants, notamment des chirurgiens va donc être de panser, de réparer, de reconstruire, tel un sculpteur, tout en tenant compte de la dimension psychique du patient, de sa fragilité et de sa porosité à cet instant de la prise en charge.

Les chirurgiens doivent reconstruire à partir d’un corps dont certaines parties sont décharnées et auxquelles ils amèneront de la chair, de la consistance pour que le patient essaie de se retrouver, de se reconnaître malgré des cicatrices qui jamais ne s’effaceront. Maurice Mimoun, chirurgien, dit « la marque est un malheur qui enlaidit, c’est une évidence générale. Ce qu’on sait moins, c’est qu’on peut l’aimer, la revendiquer ou la détester au point qu’elle empêche de vivre même si elle est insignifiante »[6]. Ce travail de reconstruction du corps ne peut se penser sans un travail d’élaboration psychique au cours duquel il s’agira d’aider le patient à donner sens à cette brûlure pour lui permettre, sinon de l’aimer, de vivre avec.

Christelle Gosme, psychologue clinicienne
Centre de Traitement des Brûlés des Professeurs A. Mebazaa et M. Mimoun, co-directeurs
Hôpital Saint Louis, Paris

 

[1] P. Delion (2002). Du souci du corps au soin psychique. Un détour par le packing. Enfance et Psy (n°20).

[2] B. Golse (2009). A propos du packing. Le Carnet Psy (n°136).

[3] M-H St-Hilaire (2007). Les conséquences psychologiques des brûlures graves. Psychologie Québec.

[4] D. Anzieu (1985). Le Moi peau. Dunod.

[5] G. Perro avec la collaboration de F. Lebretron et G. Goudet-Lunel (2009). Incidence des troubles psychiques rencontrés dans les centres de traitement des brûlés adultes : résultat de l’enquête « un jour donné ». Brûlures, vol X, n°1.

[6] M. Mimoun (2006). La quatrième dimension de la peau. Le point de vue d’un chirurgien plasticien, reconstructeur et esthétique. Revue française de psychosomatique (n°29).