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Salvador Dalí, souvenirs intra-utérins

 

Invite à la réflexion, nous souhaitions vous présenter cet enregistrement vidéo de Salvador Dali datant de 1961, issu des archives de l’ina. Il s’agit du document visuel dont la bande sonore est présentée dans la première salle de l’exposition « Dali » au Centre Pompidou programmée jusqu’au 25 Mars 2013.

Voilà quelques temps déjà, que nous avions le projet de mettre en ligne cette vidéo, l'actualité nous donne le timing.

Combien de femmes enceintes avons nous entendu, dans leur préoccupation maternelle naissante nous demander en larmes si leur détresse pouvait faire du mal au bébé ? La question de la trace des perceptions intra-utérines occupe de plus en plus de chercheurs, mais est aussi une interrogation les femmes enceintes. Se questionner sur ces traces c’est probablement déjà les transformer. Et c’est en cela que cette évocation de Dali nous intéresse dans cette symbolisation qu’il apporte à ces possibles traces perceptives.

Dans la « La vie secrète de Salvador Dalí : Suis-je un génie ? » par Salvador Dalí, Gala Dalí, Jack J. Spector, cette période de la vie intra-utérine est évoquée. Ce livre, publié en 2006, rassemble les notes manuscrites de Dali. Les éditeurs  ont fait le choix rester au plus près du texte original, Dali lui-même signalant les corrections de sa femme Gala, et des passages biffés étant aussi conservés.

Le deuxième chapitre de cette autobiographie mouvante est intitulé souvenirs intra-utérins. Salvador Dali souligne que c’est pour lui une évidence de commencer son récit par cette première  étape de sa vie, qui fonde pour lui les suivantes.

Sa langue écrite est «gangue de langue, travaillée à même l‘idiome» nous dit son préfacier Jack Spector. Intraduisible, erratique, pleine de jeu de mots, d’une orthographe signifiante, d’intrication de français, catalan et anglais, de néologismes, on entend parler Dali en le lisant, dans cette langue et avec son énonciation unique.

«Souvenirs hintrahutérins »
« Ge presume que mes lecteurs ne se suvienen pas / ou tres vaguement/ de cette periode de leur vie tellement inportante et etrange qui anteceda leur naisance et qui se pasa dans le ventre de leur mere, moi oi ge men subien, et come si cela etati maintenanté, cet pour /cete raison que je comence mon libre par les osuvenirs de cette periode qui son/a ne pas en douter/ les premier»

Là se trouve barré « à etre decris dans toute l’istoire de la literature».

Dans une répétition de cette introduction il ajoute : «de cette periode de leur vie, tellement inportante et etrange, qui preceda leur naisance et qui se pasa a l’interieur du ventre de leur maire, moi oi ge m’en suvient, et cela «come si setai maintenanté, cet pour cete raison tellement fenomenale que ge n’ai pas esite a comence les secrets de ma vie par inmenses et autentiques secrets de la «vie hintra huterine» anaentis derriere les voiles inpenetrables de l’ubli (..)»

Dans une page numérotée 2 de ce passage il a abandonne la primeur dans l’expression de cette vie intra-utérine. Il cite en effet le « Docteur Hoto Ranc » et son ouvrage le « Traumatisme de la naisance » sur lequel il s’appuie pour corroborer son écrit.

Évoquant alors sa propre perception du mythe du paradis perdu : « le paradis/hintr hutérin/ete de couleur denfer, cet a dire surtout couleur de feu rouge jaune aurange et bleute… ».
Quant au contenu des ses réminiscences dans cet environnement utérin, voici comment il les décrit : « l’image que ge ma subien avoir vu avec la plus de chante cet une père d’euf sur le plat sans plat, de la ce trouble qui m’a produit tout le reste de ma vie/ entecede/ cette himage, ces œufs saprochait et seloigne devenait presq lu de atteigne l’intensitai des feux de la nacre /pour decroitre progressivement/ et s’eface, … »
Nous ne pouvons que souligner l’utilisation de père pour paire et la défaillance du contenu représenté par les œufs sans plat.
Comme dans l’extrait vidéo qui suit, Salvador Dali souligne alors qu’il retrouve ces mêmes sensations visuelles par la pression des globes oculaires créant des « fosfenes ».

L’exposition du Centre Pompidou s’inaugure pour le visiteur par le passage dans un œuf, mais il ne s’agit que d’une traversée, sans avoir la sensation d’un univers clos. Et, étant donné le succès de l’exposition, il est bien difficile pour le visiteur de s’imaginer dans un univers coupé des perceptions habituelles du corps, comme pourrait le suggérer cette scénographie.

Les réminiscences de la vie fœtale de Dali, concernent essentiellement les sensations visuelles, son orientation vers une œuvre « à voir »  pourrait alors en être une sublimation. La pulsion scoptophilique tournée vers le désir à voir l’intérieur du corps de la mère est ainsi mise en image par l’association entre les œufs et les yeux. Une séquence filmée présentée dans la première salle de l’exposition met en scène une femme ayant des œufs à la place des yeux que Dali tranche d’une lame de rasoir. Etrange et révulsant.

Mais comme le disait Haim Finkelstein, cité dans la préface de Jack Spector « Il ne faut pas prendre les souvenirs de Dali pour de l’argent comptant. Ils participent au mythe fabriqué de sa personnalité. Dali amalgame des souvenirs passés à ses perceptions et comportements du moment. »

Belle illustration des propos de François Ansermet et Pierre Magistretti, qui souligne que le cerveau garde une plasticité et a la formidable capacité de remanier les expériences passées «  Une possible modulation de la trace, au sens de sa modification par son explicitation même. Une fois de plus, c’est ce que peut faciliter le travail analytique qui mise sur les effets des associations entre différentes traces pour en modifier l’expression. »

Le courant de la recherche scientifique explore actuellement des questions concernant l'épigénétique ou la capacité de l'environnement à modifier l'expression de certains gènes, et dont les travaux récemment, soulignent des modifications de l’ADN. Ce vecteur pourrait être une des voies d’expression des traces prénatales.
Vivian Glover, grande spécialiste dans ce domaine souligne dans un fort intéressant article, que les difficultés développementales, chez les enfants dont les mères ont manifesté un stress prénatal, sont à comprendre dans une perspective développementale. Les symptômes présentés sont en effet dans le registre d'une hypervigilance à l’environnement dont le but initial, dans une perspective évolutionniste, était probablement une adaptation àun environnement hostile (Glover V. 2011). L'évolution de la société ne rend plus ces symptômes efficients mais au contraire entravants dans le développement de l’enfant (hyperactivité, troubles des conduites, agressivité, anxiété). Par ailleurs les interactions  parents enfants développées en période postnatale peuvent tout à fait modérer ces résultats (Bergman 2010).

Des travaux sont en cours pour comprendre quelles traces pourraient laisser des expériences prénatales. Quoi qu’il en soit, si traces il y a, elles ne scellent pas absolument un destin. L’environnement, la créativité, la réflexivité, l’associativité ont aussi leur partition à jouer.

Les liens prénataux qui se créent entre les parents et l’enfant à naitre, sont loin de nous avoir révélé tous leurs secrets. La recherche a encore beaucoup à nous apprendre quant à l’objectivation des ces processus. Mais devant les processus archaïques en jeu, la folie créative de Dali peut nous permettre de rêver à cette question de la trace sensorielle.

Bérengère Beauquier-Maccotta

Bibliographie

Glover V. (2011) Annual Research Review: Prenatal stress and the origins of psychopathology: an evolutionary perspective. J Child Psychol Psychiatry, 52(4) : 356-67.
Bergman K, Sarkar P, Glover V, O'Connor TG. Maternal prenatal cortisol and infant cognitive development: moderation by infant-mother attachment. Biol Psychiatry. 1;67(11):1026-32.
La vie secrète de Salvador Dali. Suis-je un génie ? Édition critique établie par Frédérique Joseph-Lowery, Editions L’âge de L’homme, bibliothèque Mélusine, Lausanne, 2006.
À chacun son cerveau. Plasticité neuronale et inconscient. Ansermet F. Magistretti P. Ed. Odile Jacob, Paris, 2004.