Psyché et politique : regards croisés

Un observatoire des liens existant entre les soins psychiques et l’organisation de l’humain dans la cité…

Voici une nouvelle rubrique, constituant un observatoire des liens existant entre les soins psychiques et l’organisation de l’humain dans la cité… liens vivants, en suspens, en cours de tissage, écartés, modifiés ou détruits… Tant de liens possibles avec un environnement qui peut être aussi bien en mouvance, que figé ou en attente de propulsion. Nous ferons appel au politique et au social mais aussi au caractère individuel de cet environnement, donc à l’écart existant entre le sujet-citoyen et le groupe-citoyen. Cette double considération nous renvoie à notre position de soignants, affectée par les événements de la Cité et de ses acteurs, mais actrice elle-même dans la Cité…C’est à ce croisement entre le dedans et le dehors qu’il est utile de nous questionner d’une double façon : engagée et en prenant du recul par rapport aux faits d’actualité.

Nous sommes tous les trois cliniciens exerçant une fonction publique de soignants, ce qui implique la possibilité de se situer à l’interface, mais aussi d’avoir un regard tiers sur le politique.

Nous sommes tous les trois citoyens, chacun avec son parcours et son expérience propres mais tous trois préoccupés par l’actualité de notre profession.

Une actualité, massive et confusionnante nous submerge et nous laisse le sentiment que les soins psychique dans la cité sont en train de changer profondément. En premier lieu une actualité économique et sociale, où l’on observe comment, sous couvert d’adaptation et de modernisation, de grandes réformes mettent en danger notre système de protection sociale :

  • En le faisant glisser d'une culture de moyens à une culture de résultats
  • En favorisant la privatisation au détriment de la solidarité.
  • En se focalisant sur la rentabilité.
  • En établissant les bases d’une « nouvelle gouvernance » qui renforce le pouvoir du gestionnaire face aux missions de service public.
  • En réorientant les missions des tutelles: les administrateurs décident des orientations ; les gestionnaires gèrent et les pouvoirs publics évaluent !
  • En instaurant la concurrence entre établissements publics et privés.

Une actualité sécuritaire ensuite, qui agite les vieux démons de l’enfermement et du contrôle social. La réforme du secteur, bien qu’imparfaite, avait sorti la psychiatrie des asiles et permis à un modèle psychologique et médical de s’épanouir. Cette victoire sur le modèle de l’internement s’était faite au risque de développer un dispositif de contrôle social moins visible, plus diffus, plus territorialisé d’amélioration de la santé mentale d’une population. Un dispositif biopolitique de contrôle, comme l’a qualifié Michel Foucault. Malgré tout, priorité a été donnée à l’accès aux soins, à la prévention par rapport aux risques qui menaçaient le corps social et à une démocratisation du fonctionnement des instances de soins. Mais à l’heure du rapport de L’INSERM, du rapport Larcher, du rapport Couty et de la médiatisation du moindre fait divers où sont impliqués des patients nous assistons :

  • Au démantèlement du secteur.
  • Au grand retour de la protection de la société contre les dangers liés à la maladie et ce, grâce à la pratique de l’enfermement.
  • Au retour d’une psychiatrie de normalisation sociale, à travers des dispositifs de prévention généralisée des risques. Une psychiatrie de la norme comme règle de conduite, comme loi informelle, comme principe de conformité. Une norme à laquelle s’oppose le désordre, la bizarrerie, l’excentricité, la déviance. Une norme à laquelle s’oppose le pathologique, le morbide, le désorganisé.
  • Au retours d’une psychiatrie-science du danger social.

Force est de constater que les modèles économiques et sociaux qui, jusqu’à hier, nous avaient permis de développer des espaces de soins au sein desquels des diversités de pratiques pouvaient s’épanouir, sont en train de disparaître. Tout clinicien que nous sommes nous ne pouvons ignorer qu’au-delà de notre exercice, la société dans laquelle nous travaillons influence nos modèles de pensée. Le savoir psychologique et médical est, sans aucun doute, le modèle qui, aujourd’hui, détermine le regard que nous portons sur l’humain. Mais, il ne faut pas négliger l’influence qu’ont les autres savoirs sur notre pratique (économique, anthropologique, scientifique…). Pour parcourir cette complexité, nous ferons appel à des regards tiers, extérieurs à nos propres pratiques afin de pouvoir clarifier les paradigmes de soins et leurs transformations. Des déterminations formelles organisent secrètement le savoir en lui imposant une certaine courbure. Les savoirs se répondent entre eux et dessinent de manière horizontale une configuration épistémologique cohérente, une épistèmê. À chaque époque émergent des discours de savoir différents : quels sont ces discours aujourd’hui, comment s’agencent-ils les uns aux autres, comment influencent-ils notre pensée et donc notre pratique ? Comment notre savoir se détermine-t-il à partir de la constitution des nouveaux objets qui émergent (management, libéralisme, nouvelle gouvernance, neurobiologie…) ? Quelle place reste-t-il à l’éthique dans nos métiers ?

Notre intention est de donner une place aux différents positionnements tel que nous l’avons déjà évoqué. Pour ce faire, nous mettrons en ligne des contributions écrites et des interviews portant sur ces différentes thématiques. Une forme plus écrite et une forme plus visuelle en résonance avec l’action et l’écriture du politique…

Paola Velasquez, Luis Alvarez et Philippe Metello